Plan L★★★★ - n° 216
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Plan L★★★★ - n° 216

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Aucune machine n’a jamais été inventée pour ralentir. Si nos outils excellent dans l’art de l’accélération, aucun n’a été conçu pour suspendre le mouvement. La « dromologie (1) » de Paul Virilio a fait de la vitesse la mesure même d’un progrès dont l’ombre portée serait l’accident. Dans la théorie de l’accélération sociale, Hartmut Rosa rappelle que le présent est une période durant laquelle nos connaissances, nos institutions, nos techniques ou nos habitudes restent suffisamment stables pour orienter notre action. Il façonne le concept de « rétrécissement de présent », dans lequel la fragmentation de nos expériences, les obsolescences rapides nous privent du temps d’habiter les choses (2). Notre époque produit du mouvement plus vite qu’elle ne produit du sens. Se « présenter » à nouveau, un peu plus longtemps, est alors une tentative de faire sens.

Suspendre le temps, ce n’est pas l’arrêter mais le tendre, le retenir, pour tenter de hiérarchiser l’action. La patience n’est pas une démission, il s’agit plutôt d’une manière de rendre à nouveau possibles l’attention et la décision. Là où l’urgence somme de conclure, l’intervalle de ce « temps qu’il reste » cher à Patrick Boucheron (3) préserve une capacité d’agir, infime soit-elle. L’architecture est bien placée pour cette résistance. Les paysagistes maîtrisent de longue date ce rapport à la durée, aux matières qui vieillissent, aux milieux qui se transforment ; les architectes ne s’en saisissent que depuis peu, à mesure qu’iels se délestent du culte du moment définitif incarné par les rituels de livraison, de la photographie inaugurale, de l’objet fini. Suspendre devient alors un geste politique contre la sommation d’aller vite.

L’architecture peut fabriquer des lieux d’arrêt et de ralentissement, où quelque chose demeure en tension sans se résoudre, où d’autres façons d’habiter restent possibles, et différées.

Une plaque de verre qui plie sans rompre, une horloge dessinée sur une façade, une place que la foule immobilise, une maison de brique héritée, un jardin qui respire, un champ de décombres à relever, un espace latent où l’attente se fait géométrie : voilà les protagonistes de ce numéro. Benjamin Lafore guette chez Arcangelo Sassolino la catastrophe indéfiniment différée, cet instant où la matière tendue à l’extrême ne peut pas ne pas céder, mais pas encore. À l’autre bout, Théo Mouzard et Marine Royer arpentent les décombres de la péninsule de Noto, où des architectes font avec l’après et réparent les communautés dans le temps long. Entre ces deux pôles, Charlotte Truwant et Dries Rodet réécrivent les Trois Petits Cochons pour une architecture qui renonce à résister au temps et apprend à composer avec lui, quand Beatrice Lampariello relit la coquille d’Aldo Rossi, suspendue dans la longue durée entre déposition et recommencement. Can Onaner érige le « suspens architectural » en condition fragile du politique : une place occupée, Tahrir, Sol ou Taksim, qui arrête un instant les rythmes de la ville ; Juliette Charron en dévoile l’envers sur la place des Fêtes, où un urbanisme temporaire est mobilisé pour occuper, et gérer l’attente du projet à venir. Mathieu Lucas, lui, dessine six jardins depuis les souffles invisibles de l’atmosphère, pour un temps partagé avec le vivant ; tandis qu’Agostino Nickl sonde les espaces latents de l’intelligence artificielle, où nos attentes architecturales deviennent, littéralement, une géométrie des probabilités. Reste à savoir ce que nous ferons de l’intervalle. Suspendre le temps, ce n’est pas déserter le mouvement. C’est se tenir, comme le verre de Sassolino, au bord de l’événement, assez longtemps pour le regarder venir, et peut-être choisir.

3 disponibles à Carouge

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